Cher quartier général,

Je suis enceinte, et la date prévue de mon accouchement est en août. J’attends une fille, et mon mari et moi avons déjà choisi son prénom. J’estime qu’il se situe à mi-chemin entre commun et néologique (il est classé 142e sur la liste de prénoms que nous avons consultée), et nous l’adorons. Le seul hic, c’est que j’ai cinq amies qui doivent accoucher d’ici août. Je crains que l’une d’elles ne vole notre prénom. Devrais-je me taire, ou encore annoncer notre choix à tous dans l’espoir d’en obtenir l’exclusivité?

« Dire ou ne pas dire » le prénom : telle est la question. En cette époque post-post-post-shakespearienne de parentage compétitif, la question n’est pas banale. Une de mes amies a vécu un dilemme semblable il y a quelques années. Et quand j’ai demandé à ma mère ce qu’elle aurait fait si elle n’avait pas pu me baptiser Courtney, elle m’a juste répondu : J’aurais choisi un autre nom. Mais les temps ont changé. De nos jours, comme tant d’autres aspects liés à l’éducation des enfants, le choix de l’anthroponyme parfait, branché mais pas trop, relève du sport de compétition. Ou plutôt d’un combat de chiens illégal.

Je fais cette distinction parce que les épreuves sportives officielles sont gouvernées par des règles de conduite auxquelles tous les participants doivent se plier. Si un tel code s’appliquait dans le cas qui nous occupe, l’action de « s’approprier » un prénom serait encadrée par des lignes directrices précises et immuables. Au lieu de cela, on a plutôt affaire à un concept qui ne prend son sens que lorsque quelqu’un est tenté de le bafouer. Je poursuivrai mon argumentaire dans un instant, non sans avoir ouvert la parenthèse qui suit.

Pour les besoins de la démonstration, choisissons un prénom fictif pour votre petit locataire, qu’il soit actuellement de la taille d’une cerise, d’une pêche ou d’un cantaloup, selon les estimations hebdomadaires que vous transmet votre iPhone. Que diriez-vous de Jasmine? C’est joli, et ça se situe assurément entre Léa et Valériane sur l’échelle de popularité, n’est-ce pas? Imaginons que vous et votre tendre moitié êtes absolument sûrs de votre choix, ne pouvez vous imaginer que votre fille porte un prénom différent, l’avez peint en grosses lettres sur les murs de sa future chambre et tout le tralala.

Un jour, vous allez bruncher avec vos copines gestantes. Le sujet des prénoms de bébés surgit et vous sentez le moment venu de passer à l’action. Tout le monde s’exclame à la ronde : « Ohhh, Jasmine », « Trop mignon », « Le prénom parfait », « Ça vous ressemble tellement! ». Puis, deux mois plus tard, vous recevez un faire-part annonçant la naissance de la petite Jasmine Elizabeth [avec un nom de famille autre que le vôtre]!!! N’allez pas croire que ces choses-là n’arrivent pas; elles arrivent. Une partie de moi croit fermement que les légendaires pertes de mémoires des futures mamans ne sont qu’un complot inventé de toutes pièces pour légitimer un repli sur elles-mêmes à ce stade de leur vie.

Peu importe que le stratagème soit vieux comme le monde, le fait d’avoir votre propre bébé est une expérience sans précédent, et si votre copine Virginie a décidé que sa fille était destinée à s’appeler Jasmine, croyez-moi, elle trouvera le moyen de justifier son plagiat. Elle pourrait se convaincre que la priorité revient à la première à accoucher, ou invoquer que Jasmine figurait sur la liste de son chum depuis le tout début, ou fouiller les ramifications de son arbre généalogique pour faire apparaître comme par magie une arrière-arrière-arrière grand-tante Jasmine avec laquelle elle partage une connexion incroyablement intime. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’elle va emprunter des détours aussi sinueux qu’il le faudra pour arriver à son but – et à bien y penser, pourquoi s’en priverait-elle?

J’ai deux amies qui se sont retrouvées enceintes au même moment. Maman A (la première à donner naissance) a invité Maman B à lui faire part du prénom qu’elle avait choisi pour éviter d’accidentellement le lui voler. Maman B a répondu qu’elle se moquait bien qu’on lui vole son prénom : son choix ne dépendait pas de ceux des autres (NB : Si vous parvenez à vous hisser dans cette sphère d’immunité contre l’influence de vos pairs, vous avez toutes les cartes en main. Toutefois, si j’en juge par votre lettre, ce n’est vraisemblablement pas votre cas).

En bout de piste, leurs bébés portent des noms différents. On ne saura jamais si Maman B aurait vraiment persisté si son amie avait choisi le même prénom qu’elle, ou si elle ne faisait que disputer une partie de poker. Quoi qu’il en soit, elle a gardé son secret, et si votre principal objectif est de garder votre Jasmine pour vous seule, vous auriez intérêt à faire de même. Point à la ligne…

… sauf que je suis un peu déchirée de vous donner ce conseil. S’empêcher de bavarder de prénoms de bébés avec les copines durant sa grossesse, c’est comme s’empêcher de raconter ses flirts quand on est célibataire (sans compter qu’un brunch peut se transformer en rituel long et pénible en l’absence de mimosas à volonté).

À l’époque où ma meilleure amie attendait son bébé, nous avons causé prénoms du début à la fin de sa grossesse. Je garde le souvenir de beaux moments de complicité entre amies. Je ne vous dis pas de vendre la mèche, mais peut-être de revoir vos priorités. Comme Shakespeare (et ma maman) le disait si bien, celle que vous appelez Jasmine « sous tout autre nom, sentirait aussi bon ». Qui sait, peut-être que durant les prochains mois, vous humerez d’autres fleurs au parfum encore plus doux. Si Jasmine trône seule au jardin des prénoms pour le moment, elle pourrait se faner d’ici le jour J. C’est un phénomène tout à fait normal qui a touché au moins la moitié des parents que je connais.

Avez-vous déjà eu une soirée super excitante à votre agenda, pour laquelle vous avez acheté une tenue longtemps à l’avance? Le morceau semble absolument parfait au moment où vous l’achetez, mais après quelques mois suspendu dans votre garde-robe, il vous laisse finalement plutôt tiède. Loin de moi l’intention de comparer le prénom de votre fille à la robe paysanne que j’ai achetée chez Urban Outfitters en 2002, mais le principe demeure sensiblement le même.

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